André Benchetrit

Politis

André Benchetrit : Écrivain explorateur

jeudi 12 novembre 2009, par Christophe Kantcheff

« Le Bord de la Terre », d’André Benchetrit, fait résonner avec éclat la confrontation d’un père et de son fils. Une poésie âpre et puissante.

André Benchetrit est décédé le 11 novembre.

Pour commencer : il n’y a qu’un seul écrivain du nom de Benchetrit. Il se prénomme André. Certes, il n’est pas l’écrivain le plus connu, le plus mondain, le plus médiatique ; il n’a pas été non plus le mieux servi par le milieu éditorial. À chaque livre, une nouvelle maison d’édition. C’est que chacun de ses livres est une exploration. André Benchetrit ne se retourne jamais sur le précédent en s’interrogeant sur ce qui a pu séduire, pour l’exploiter, le dupliquer. Il avance, il défriche. Du Ventre (POL, 1995) à Impasse Marteau (Actes Sud, 1999), de Très-grande surface (« Manifeste », Léo Scheer, 2004) au Bord de la Terre, qui sort ces jours-ci, son parcours ressemble à une libération, à un affranchissement des codes romanesques – même si ces quatre livres portent la mention « roman » en couverture – et des pesanteurs du réalisme, qui leste l’imaginaire et les possibilités de dévoilement du monde.

Au lecteur aussi de lâcher prise. D’entrer dans le Bord de la Terre sans s’arc-bouter aux sacro-saintes balises qui rassurent (personnages, histoire…). Les sens ouverts, disponibles aux charges émotionnelles, aux visions surnaturelles et aux « illuminations ». Le Bord de la Terre propose une expérience du sensible qui secoue autant qu’elle laisse bouche bée. C’est un spectacle total : images, musique, paroles, tout est là, tout résonne dans la déraison. Pas de personnages, donc, mais deux présences, deux voix. Celle d’un père, « Papa », et celle d’un fils, « mon fils ». Le Bord de la Terre pourrait se résumer en une phrase : il s’agit d’une confrontation entre un père et son fils. « Les moments difficiles sont quand nous nous faisons face. […] Il faut qu’il y en ait un qui mange l’autre. » Un combat au couteau, qui évite le registre psychologique et son poids de pathos, même s’il se mène dans la violence, le rejet de l’autre, ou, parfois, la tendresse. Mais ce résumé normalise un texte qui ignore les limites de notre logique. Où habitent-ils ? Sur un radeau dont on ne sait sur quelle mer il vogue, ou s’il s’est perdu dans un dédale de canaux. Il semble tout de même qu’il se soit constitué initialement pour traverser une flaque d’eau sans fond, et qu’il permette ainsi de suivre « le bord de la Terre ». Que font-ils ? Le père est transporteur. Il quitte le radeau et va et vient au loin, avec dans son sac peut-être de la « mâche », en tout cas quelque chose qui ne rapporte rien. Quant au fils, son activité préférée est le sommeil, qui lui ouvre les portes du rêve.

Mais le Bord de la Terre résiste à un tel compte rendu, car ce livre ne fait pas appel au monde connu. Ce qu’il donne à voir affleure dans l’inconscient, réside dans des perceptions souterraines ou antédiluviennes, traverse les espaces oniriques. Tout est extraordinaire mais pas extravagant. Le plus extraordinaire n’est pas que, venant des noirs tréfonds sous le radeau, surgissent le chant d’une fée ou « les cris des poissons ». C’est qu’André Benchetrit ait inventé le mot « cage-tête », suggérant ainsi toutes les prisons qui ferment les esprits aux chants ou aux cris inattendus. Le plus extraordinaire n’est pas que des coups et des insultes assénés par le père aient provoqué une vocation d’écrivain chez le fils. C’est l’enchaînement des phrases : « Et quand tu avais fini et que j’étais parti, je chantais l’insulte, je transportais les mots d’un coin à l’autre, j’apprenais les rythmes, je travaillais les sons. Regarde-moi Baisse les yeux Ne bouge pas le con Petite merde. Je suis devenu un peu plus grand et j’ai continué avec les mots, les transporter d’une phrase à l’autre, les faire mourir dedans, les changer comme on change le lange des bébés. » Nous disions : André Benchetrit avance, défriche. Oui, il invente une langue qui frôle l’indicible. Dans le Bord de la Terre, règne un univers de mots singulier qui organise, ne serait-ce que fugacement, le chaos des sens et des sensations. Ce sont parfois des choses très simples, comme ce que peint cette courte phrase : « La lumière est tramée de gris et d’huile. » Mais cette peinture, l’avait-on déjà entendue ainsi ? C’est la naissance d’une expression, à l’issue de quelques lignes qui en racontent l’histoire forcément mouvementée : « À propos des voisins ils entrent très souvent dans la conversation et personne jamais ne leur dit de sortir. C’est insupportable à la longue qu’ils soient si nombreux à entrer. Comme si la densité les aspirait profond à l’intérieur. Ensuite c’est dedans qu’ils s’agglomèrent et changent la composition de ce qu’ils sont – une entité poreuse, des signaux qui circulent, tap tap tap, comme du bruit. Qu’est-ce que c’est qu’ils composent ? Qu’est-ce que c’est qu’ils font sans savoir qu’ils le font ? Ils forment une île qui s’appelle l’île des voisins et qui se déplace pendant la nuit. »

La poésie du Bord de la Terre est âpre. Les mots y sont parfois atteints dans leur intégrité même, par ce qu’ils portent de blessure ou de bataille contre le néant. Le gouffre ultime étant de sombrer dans le « mondejoubli ». Mais la poésie du Bord de la Terre éclaire aussi comme une fusée traçante. André Benchetrit est un écrivain explorateur. Seuls les frileux ne le suivront pas.

Le Bord de la Terre, André Benchetrit, L’une et l’autre édition, 88 p., 7, 50 euros.

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